Elargir, creuser, relier, catéchiser

Publié le par Gens d'Outremeuse

 

 
On connait le sens du mot "lien" désignant la connexion qui s'établit entre différentes données informatiques, entre sites complémentaires.  Ainsi, nos esprits, notre manière de penser se modèlent sur cette souplesse de l'inter-connection, de l'inter-dépendance, de l'inter-textualité.

Quel rapport entre cette considération et une équipe de catéchisme? Sur la rive droite de Liège, les enfants qui préparent leur profession de foi ont cotoyé, l'année durant, six personnalités qui, par toute leur vie, ont créé des liens;  six cheminements singuliers marqués par la conversion permanente de leur sens de la vie, de leur idée de Dieu.

Edith Stein, juive devenue carmélite en passant par l'athéisme, Maximilien Kolbe, antisémite repenti par le don radical de soi, Etty Hillesum, visage lumineux d'évangile au grand large de toute tradition religieuse; trois témoins en lien avec le judaïsme, trois grands vivants dont le corps sera broyé à Auschwitz.

Et trois hommes en dialogue avec l'islamisme, François d'Assise, le Croisé d'un jour qui tentera de convertir le Sultan, Charles de Foucauld, qui ne réussira à convertir que lui-même, mais en frère universel, Christian de Chergé, le moine ayant le dialogue inter-religieux pour passion et vocation.

Les enfants ont relevé quantité de liens entre ces six personnalités, au point qu'ils ont pu, en guise de synthèse, réaliser un grand panneau synoptique.

Cette démarche nous invite à quelques réflexions.

Une évolution se manifeste à travers le temps de l'Histoire, mais aussi dans la durée de chaque vie humaine : on ne convertit pas les autres, on ne convertit que soi!  On ne se convertit pas une fois pour toutes mais on chemine sa vie durant de conversion en conversion, on dilate son regard et son coeur, on jette des ponts, on élargit l'espace de sa tente, comme le dit si joliment la Bible.  Il ne s'agit pas ici de changer de religion ni de relativiser la sienne, mais de l'approfondir en s'ouvrant aux convictions des autres, en prenant l'altérité au sérieux, en se laissant interpeller.

Cela peut se dire en une formule : différence + égalité = unité.

Ou en une pensée de Christian de Chergé  : "Dire Dieu autrement n'est pas dire un autre Dieu (...)  Nos chemins convergent quand une même soif nous attire au même puits".  

Et cette métaphore du puits me relie irrésistiblement au journal d'Etty : " tout au fond de moi, il y a un puits très profond et tout au fond de ce puits, il y a Dieu..."

"Le lieu de la présence de Dieu, c'est le coeur de l'homme", nous fut-il dit lors de la visite des chrétiens d'Outremeuse à la mosquée de la rue de Porto.

Oui!  Que contiendraient les tabernacles de nos églises, si nos coeurs étaient vides?

Une religion instituée peut guider le chercheur de Dieu vers sa source.  Mais elle peut également ne mener à rien et rester superficielle.  En société culturellement chrétienne, chaque génération a reçu, pratiqué et transmis la religion durant des siècles, au risque de la réduire à un système clos de pensée, de morale et de rites se substituant à tout questionnement spirituel personnel, palliant  toute inquiétude ontologique.

En société pluraliste et relativiste telle qu'est désormais la nôtre, quand survient la déchristianisation, il ne reste que du vide... et le puits intérieur, oublié, obstrué par bien des ronces et des gravats, qu'il s'agit de dégager, pour "déterrer Dieu".

Alors, la source pourra se canaliser en religions, irriguer nos terres désèchées et couler vers l'estuaire de Dieu.  Le dialogue inter-religieux commence dans nos quartiers, dans nos immeubles, dans la cour de récréation de nos écoles, et c'est une bonne nouvelle pour notre époque.

La catéchèse des enfants ne pourra plus se satisfaire de transmettre un savoir, une morale ou de bons sentiments.  Indiquant la source intérieure, elle donnera aussi la soif, le désir d'entrer dans ce dialogue-là, dans cette conversion, cette vocation-là, même si cela est moins rassurant que la récitation d'un crédo solidement verrouillé ou que le suivi d'une méthode pédagogique hermétiquement préemballée.

Il n'y a pas de sujet trop ardu ou trop complexe pour l'enfant en catéchèse.  Il n'y a que des propos qui prennent sens dans sa vie et dans son coeur, qui atteignent Dieu au fond du puits ou qui, par inconsistance, -par manque de vérité- se diluent et s'évaporent -se fracassent- au bord de l'être, à la margelle du puits.  Le catéchiste sera cet éveilleur, ce semeur, ce sourcier...

Ce que m'enseigne Christian de Chergé à travers mes lectures, une fille de douze ans me l'a exprimé avec ses mots à elle, à l'école, le jour où elle me partagea la grandeur et la beauté de sa foi d'enfant. Musulmane pakistanaise, elle m'expliqua également que son prénom  -Myriam-  lui a été donné en référence à Marie, mère de Jésus, et personne-lien entre les trois traditions religieuses, islamisme, judaïsme et christianisme. Quelle délicatesse de la part de cette famille dans le choix ainsi motivé de ce prénom, à l'heure de l'exil européen.

Car comme à Emmaüs, il y a des dialogues qui laissent le coeur tout brûlant sur le chemin.  Dans ce monde qui nous bouscule, où l'inconnu nous interpelle et nous inquiète, accepterons-nous nous aussi de nous laisser susciter et re-susciter...?

 
Christian Fouarge


Publié dans Réflexions

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