Cinq lignes sur un papier - Homélie

Publié le par Gens d'Outremeuse



Ex 16,2-4.12-15    ~    Ps 77   ~     Ep 4, 17.20-24    ~    Jn 6, 24-35
                           
 

Frères et soeurs,

Je ne sais pas si vous avez du temps pour prendre des vacances et avoir du temps pour vous. Je sais que certaines personnes, quand elles ont du temps pour elles, aiment en profiter pour lire. Je voudrais vous parler d'un livre qui de prime abord n'a rien à voir avec les lectures d'aujourd'hui. C'est un livre autobiographique qui raconte l'histoire vraie de Tim Guénard. Le livre est intitulé "Plus fort que la haine".
 
Le récit commence lorsque sa maman, âgée de 19 ans, quitte son père pour un autre homme. Son fils la dérange dans cette nouvelle vie. Un jour, elle prend sa voiture, s'arrête sur une petite route de campagne, attache le petit bout de chou de 3 ans à un poteau électrique et s'éloigne pour regagner son véhicule, sans un baiser, sans un geste, sans un mot, sans même un regard.

Après quelques mois de répit passés chez sa grand-mère et sa tante, Tim retourne vivre chez son père, qui partage maintenant son existence avec une femme et ses quatre enfants. Son fils lui rappelle l'échec de son aventure précédente qu'il ne parvient pas à accepter. Son refuge est l'alcool, son exutoire, la violence. Le jour de ses 5 ans, Tim est battu jusqu'à tomber dans le coma, victime de fractures et de traumatismes multiples.

Il ne sortira de l'hôpital que deux ans et demi plus tard avec le projet de devenir boxeur pour pouvoir un jour "cogner" son père. Sa descente aux enfers n'est pas terminée : asiles psychiatriques, familles d'accueil, maisons de correction, cet enfant jamais scolarisé erre dans les rues de Paris, à treize ans à peine, avec toutes les mauvaises rencontres que cela implique.

Rien, il n'aura échappé à rien. Détruit, cassé, disloqué, il se durcit. La haine qu'il éprouve à l'égard de son père, son désir de vengeance le poussent à continuer.

Des rencontres, enfin, vont donner un sens à sa vie. Une rencontre avec un prêtre toujours bienveillant, le Père Thomas-Philippe, une rencontre avec les membres de l'Arche à Bruxelles, ... L'Arche, ce sont ces maisons, de par le monde, qui accueillent sous un même toit des personnes valides et des personnes handicapées pour faire une véritable communauté.

Je vous lis maintenant à Tim lorsqu'il avait 21 ans, dans cette maison de l'Arche à Bruxelles. C'était en 1971.

"
 Le lendemain matin, je vaque à mes occupations dans la maison quand je suis attirée par un drôle de bruit, derrière une porte. Une sorte de cliquetis, à intervalles réguliers. Tic... Tic... Tic... Je pénètre dans la pièce et découvre Frédéric, un jeune garçon frappé d'un handicap très lourd, essayant de taper sur une machine à écrire. Son visage est déformé, sa bouche se tord sur le côté gauche, ses yeux chavirent dans tous les sens. Je l'aime bien, Frédéric. Le matin, il me passe doucement sa main dans mes cheveux pour me dire bonjour. Parfois, ses muscles lâchent, sa main l'abandonne, il tire les cheveux ou, vlan! colle un coup de boule sans le vouloir. Malgré son handicap qui le prive de toute communication orale, Frédéric a trouvé un moyen d'entrer en contact avec les autres : la machine à écrire.

Je ne l'ai jamais vu taper. Le spectacle est irréel. Ce corps ratatiné sur sa chaise roulante se projette avec une espèce de rage vers la machine. C'est un saut calculé, tout entier concentré vers l'atteinte d'une seule touche, car Frédéric ne peut taper qu'une touche à la enfonce la touche choisie. Puis tout son corps rebondit en arrière comme s'il se rétractait. Après chaque frappe, après chaque lettre, le fauteuil roulant recule d'un bon mètre et se prépare à un nouvel assaut. Cette lutte est à la fois magnifique et pathétique.

Ma première réaction est de penser : "Il est fou, il ne peut pas laisser cette pauvre machine tranquille ! Il va s'épuiser... Tous ces efforts inutiles pour rien !" Je m'approche pour la lui retirer. Il grogne, me manifeste de le laisser seul. Je jette un coup d'oeil par-dessus son épaule. Surprise : son texte est écrit sans fautes, avec des points, des virgules, tout ce qu'il faut. Du coup, je le laisse à sa machine, je le laisse composer son texte mystérieux.

Pendant deux jours, Frédéric tape. Chaque fois que je passe derrière sa porte, ses tic, tic m'arrachent une douleur, une pensée de compassion. J'imagine les aller et retour du petit coup recroquevillé vers l'engin. Cette volonté irréductible d'expression qui force le respect et l'admiration, cette patience infinie. Je me souviens avec honte de cette machine que j'ai explosée dans mon foyer de transit parce que je ne trouvais pas la troisième lettre de mon nom sur le clavier...

C'est étrange, la souffrance des autres me déchire, me déchiquette, bien que je ne me sois jamais avoué que je puisse moi-même souffrir.

Le soir du 9 août, Frédéric roule son fauteuil vers moi avant le dîner. Je lis dans ses yeux une douce malice. Il s'approche et me tend, autant qu'il le peut, avec ses bras repliés, croisés sur eux-mêmes, une feuille de papier. C'est une lettre de cinq lignes. Voilà ce qu'il tapait si frénétiquement. Cinq lignes écrites en deux jours de frappe harassante, deux jours d'aller et retour avec son fauteuil, deux jours de concentration intense.

Cinq lignes pour me souhaiter un bon anniversaire. Cinq ligne d'amour. Le premier cadeau d'anniversaire de ma vie.

C'était la première fois, à 21 ans, qu'on souhaitait un bon anniversaire à Tim Guénard. J'en viens maintenant à l'Évangile... parce que vous me direz : où voulez-vous en venir ? Je viens à parler de l'Évangile et de cette horrible question posée à Jésus après le miracle de la multiplication des pains : "quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir et te croire ? Quelle oeuvre vas-tu faire ?" Au désert, nos pères ont mangé la manne. Comme dit l'Écriture : il leur a donné à manger le pain venu du Ciel. Jésus vient de faire le même miracle que Moïse et le coeur des gens reste pourtant de marbre.

On aurait pu imaginer une réponse du même type de la part de Tim Guénard à ce jeune handicapé : "Tu n'as que cela à me donner ? Cinq ligne pour mon anniversaire ?" Oui, frères et soeurs, Dieu n'a que cela à nous donner : un petit morceau de pain, cinq lignes... Mais quand Dieu donne, il donne comme ce jeune handicapé de 16 ans, Frédéric : il ne donne pas gratuitement... Il se donne gratuitement, tout entier, dans ton amour.
 


Jean Pierre Pire
Église Saint-Nicolas
5 août, 11h30

Retranscription : Elisa

 

Découvrez Tim Guénard, dans l'émission "En quête de sens" : 



 

Publié dans Homélies

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